« Tout va bien maman, tout-va-bien ! »
C’est la phrase que Rosalie me répète depuis qu’elle est toute petite. Un mantra, presque un tic de langage, que j’ai longtemps pris pour de l’insouciance d’enfant. Aujourd’hui, à 16 ans, elle le dit encore. Sauf qu’entre-temps, elle a traversé quelque chose que rien ne prépare une adolescente à traverser.
Une aidante de 16 ans qui ne portait pas ce nom
En mai 2025, j’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein. Rosalie avait 16 ans. Du jour au lendemain, sans qu’aucun de nous ne le nomme, ni même ne le réalise vraiment, elle est devenue ce qu’on appelle une « jeune aidante ».
Je n’ai compris que bien plus tard à quel point elle avait endossé ce rôle. Parce qu’elle ne s’est jamais présentée comme telle. Elle a continué à préparer son Bac Pro Cuisine, à réviser, à vivre. Et en même temps, elle a géré ce que personne ne voit : l’apparence de zombie de sa mère certains jours de traitement, l’incertitude qui s’installe dans une maison, le silence quand on ne sait pas quoi dire.
En France, on estime qu’entre 500 000 et un million de jeunes aidants accompagnent un proche malade, soit 6 à 11 % des mineurs, selon un rapport publié en novembre 2025 par la Ligue contre le Cancer du Haut-Rhin et l’École Supérieure de Praxis Sociale. Le chiffre est imprécis, faute de recensement systématique, mais le constat, lui, est net : c’est un phénomène encore peu connu et mal reconnu en France. Une étude Ipsos menée auprès de jeunes aidants montre que 41 % d’entre eux n’en ont jamais parlé à personne, à l’école ou ailleurs, et que plus de la moitié ont le sentiment de ne pas profiter de leur jeunesse. Le baromètre 2025 de l’Institut National du Cancer sur les proches aidants confirme la même invisibilité côté cancer : 37 % des aidants ne se reconnaissent pas eux-mêmes comme tels, ce qui les éloigne des dispositifs de soutien qui existent pourtant.
Rosalie fait partie de ces statistiques qu’on ne voit pas passer.
« Je me sentais tellement impuissante »
Elle me l’a confié récemment, avec ses mots à elle : « Je me sentais tellement impuissante. » Elle m’a vue au plus mal du traitement. Elle a tenu, sans jamais me dire qu’elle doutait. Elle a toujours affirmé que j’allais m’en sortir, avec une certitude qui, je l’avoue, m’a parfois portée plus que n’importe quel traitement.
Je suis admirative de ce bout de femme devenue, en l’espace d’une année, infirmière de fortune, cuisinière en formation, étudiante sérieuse et, accessoirement, encore ma fille insouciante. Les quatre à la fois, sans qu’on lui ait rien demandé.
Naît-on optimiste, ou le devient-on ?
C’est la question que Rosalie m’a mise entre les mains sans le vouloir. Parce que malgré l’épreuve, malgré ce qu’elle a vu, son optimisme n’a jamais vacillé. Et en y repensant, je réalise que cette lumière ne date pas de mon cancer. Elle l’a toujours eue.
Enfant déjà, elle rayonnait d’une positivité qui ne devait rien à un discours ou une méthode. C’était en elle, brut, spontané. Et cette différence a eu un prix : au collège, cette attitude lumineuse l’a rendue « bizarre » aux yeux de certains camarades, jusqu’à devenir la cible de harcèlement. Être optimiste, quand on est adolescente et que la norme est ailleurs, ce n’est pas toujours confortable à porter.
Moi aussi, je suis optimiste depuis toujours. Ce n’est pas quelque chose que j’ai construit avec l’épreuve, c’est un socle qui m’a précédée. Et je crois que c’est précisément ce socle commun, cette même lumière chez la mère et chez la fille, qui nous a permis de traverser cette année ensemble plutôt que chacune isolée dans sa peur. Alors je ne sais pas trancher entre l’inné et l’acquis. Mais je sais que chez nous, cette lumière-là ne s’est jamais éteinte, même face au pire.
Une ressource qu’on n’écoute pas assez
Nos enfants et nos adolescents sont une source d’optimisme que l’on sous-estime largement. On leur demande d’être sages, performants, résilients face à des situations qu’aucun adulte ne voudrait affronter, mais on prend rarement le temps de les écouter vraiment sur ce qu’ils traversent, et sur la force qu’ils en tirent.
C’est pour cela que je pense qu’il faudrait, au sein de la Ligue des Optimistes, créer un comité de jeunes optimistes. Un espace où des adolescents comme Rosalie pourraient être entendus, pas comme des aidants invisibles ou des enfants à protéger, mais comme des porteurs légitimes d’une vision du monde dont nous, adultes, avons besoin.
Si vous voulez nourrir votre propre optimisme en cette rentrée, notez déjà la date : rendez-vous le 26 septembre prochain, à la Révolution Optimiste 2026 à Lyon.
Si vous êtes vous-même un jeune aidant, ou si l’un de vos enfants l’est peut-être sans que vous l’ayez encore vu, l’association JADE (Jeunes AiDants Ensemble) propose des ateliers de répit partout en France.
Rosalie ne sait peut-être pas à quel point son optimisme m’a portée pendant cette année. Ce que je sais, c’est que je suis fière de partager cette valeur avec elle, et que ma rémission, nous l’avons construite à deux.
Elle continue de me le dire, presque tous les jours : « Tout va bien maman, tout-va-bien ! » Et elle a raison. Tout va bien. Parce qu’on l’a choisi, ensemble, depuis le début.
Ysabelle-Rose Mouchigam, Conférencière, Coach en Résilience, Fondatrice de Merci pour les Roses.fr
,mon espace dédié aux femmes qui traversent l’Après-Épreuve.
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